Ou comment je ne suis pas devenu un philosophe analytique. La position analytique ne tient pas debout en vertu de raisons déjà évoquées ici, en vertu d'un présupposé non thématisé. A partir de Wittgenstein, le projet de clarification des concepts devient un enjeu majeur pour une certaine tradition de pensée issue du cercle de Vienne: il faut comprendre la philosophie à la manière d'une thérapie guérissant les problèmes philosophiques, c'est-à-dire, finalement, les lignes de partages issues de Platon et Aristote. Si pour Wittgenstein, suivant Hegel sur ce point, Réalisme et Idéalisme sont deux positions intriquées (il est insensé de parler de Réalisme philosophique sans référence ultime à la possiblité d'un idéalisme), la voie de sortie proposée peut surprendre. La question est vide de sens, rien ne peut être dit de constructif sur le rapport du langage à la réalité (puisque l'on ne sort pas du langage par le verbe). Et la logique du fondement revient au grand galop: le rapport au réel pris en vue doit être ramené à la position du "sens commun". On ne saura rien de ce dernier philosophiquement parcequ'il est infra-philosophique, d'un autre côté, il constitue l'incontestable appui de "forme de vie" que la spéculation parasite en le dévalorisant. Ainsi, les abstractas constituent une voie sans issue. N'en demeure pas moins que le dit "sens commun" n'est ni défini, ni compris.
Quel peut être le sens de cette supposition selon laquelle un rapport langagier extra-philosophique légitime existe sans plus d'examen ? Faut-il conclure que la grammaire suppose (ou induit) un certain rapport aux choses ? Mais alors pourquoi n'en rien dire ? Si l'abstraction est une excroissance d'une relation première (et prétendument concrète), pourquoi le sens commun ne peut-il rien en dire (après tout, un fondement énonce invariablement quelque chose de ce qu'il fonde ) ?
Il me semble qu'une difficulté insurpassable rencontrée sur cette base revient à comprendre (même chez le "second" Wittgenstein) la relation sur un mode logique, donc formel. Il importe peu du contenu, un mot reste un argument de fonction (ici de la forme de vie). Au fond, le tableau logique du tractatus reste le modèle dominant dans les investigations. La logique idéologique, disjointe du formel, est supposée inopérante ce qui signifie que les structures langagières sont non constructives. L'idée directrice étant, une fois encore, que ce qui est esprit n'est pas réel, énième primat du toucher sur le fond de cet argument que la représentation peut errer et non la matière.
A côté de cette entente et ses difficultés arrive le bon Jacques et ses gros souliers. Lui n'est pas un philosophe, il ne comprend pas que du vent a soufflé depuis Platon, n'a aucune idée claire du résultat de l'opération 1+1, mais il pense également que l'on ne sort pas du langage. Idée qu'il comprend à sa manière : on ne sort pas de la littérature. Reste à le montrer. Pour celà, il faudra dire que toute philosophie ignore ce qu'elle fait véritablement (de la prose sans le savoir, vous l'aurez deviné). Toute l'audace de la "déconstruction" tient en cette idée qui flatte une université où les penseurs, contrairement aux démons, ne sont pas légion. La métaphore est consubstantielle à la pensée philosophique, et bien sur, celà aussi est une métaphore, au dessus de quoi se trouve la métaphore de toutes les métaphores (celle qui peut saluer les monades) bienheureusement nommée la-vie-la-mort qui n'est pas elle-même sans toutefois être autre. La méthode consiste à lire selon des procédés qui rappellent la psychanalyse tous les textes de la tradition pour faire éclater à la face du monde leur vacuité. En quelque sorte le texte a un inconscient (généralement fait de platonisme et de refus de la métaphore littéraire) que la thérapeutique déconstructiviste met à jour. L'essentiel, après tout, est la prise de conscience.
La suite plus tard.


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